Comédienne

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Enfant, il m’est arrivé de participer à des spectacles. Les premiers instants étaient durs, j’étais paralysée par le trac… Mais ensuite !…  Que vous dire de plus ? Avant même d’oser me l’avouer à moi-même, je savais déjà ce que je voulais faire plus tard.

Mes vrais débuts sur une scène, avec un vrai rôle à jouer, eurent lieu dans le cadre du Jeune Théâtre de l’U.L.B. (Université Libre de Bruxelles) où j’avais entamé des études de Lettres. J’interprétais le rôle de Mme de Perleminouze dans Un mot pour un autre, œuvrette très poilante de Jean Tardieu, dont la réplique la plus fameuse, « Fiel, mon zébu » au lieu de « Ciel, mon mari », est à jamais gravée dans ma mémoire…

Ces débuts des plus réjouissants (ils l’étaient pour moi, en tout cas…) m’ont amenée vers une école de théâtre et de cinéma, l’Institut des Arts de Diffusion (I.A.D.), qui se trouvait alors à Bruxelles. Et de là, vers diverses scènes. Celle du Théâtre National de Belgique, d’abord, où j’ai eu, entre autres, le privilège de travailler sous la direction de Dario Fo venu monter sa pièce Cette Dame est à jeter à Bruxelles. Pendant un an, de Gogol (Le Revizor) à Bertold Brecht (La Vie de Galilée), en passant par Giraudoux (La Folle de Chaillot), j’y ai collectionné les petits rôles, tout en jouant au besoin celui de « souffleuse ».

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Répétition d’un pas de danse de « Cette Dame est à jeter » au Théâtre National de Belgique en 1969. Avec, de gauche à droite, Piroshka Muharay, Boris Stoïkoff et Liliane Vincent. On m’aperçoit juste derrière Dario Fo…

C’était à la fin des années soixante. Il y avait du renouveau dans l’air. On commençait à parler de Grotowski, du Living Theater, il y avait des happenings… Au bout d’un moment, j’ai eu moi aussi envie d’aller respirer cet air-là. Pour me dépoussiérer la tête. Après une audition, j’ai été engagée, au Théâtre de poche de Bruxelles dans une pièce d’Arrabal, Et ils passèrent des menottes aux fleurs… (mise en scène de Lodewijk De Boer). Le côté expérimental me plaisait bien. C’est ce qui m’attirait aussi dans le cinéma underground. D’autres façons de filmer, de s’exprimer. A cette époque, j’avais déjà tourné avec Roland Lethem (Le Sexe enragé et Bande de cons !…). Et de fil en aiguille…

En Belgique, j’ai participé à quelques films « normaux », comme L’Amoureuse, par exemple, de Christian Mesnil, mais je n’ai pas sérieusement cherché à faire carrière dans cette voie-là. Je me sentais plus en phase avec l’esprit du moment : l’envie de voir avec d’autres yeux, de faire éclater les coutures, de se dépiauter du vieil homme. « Faire exploser le canard », comme dira plus tard un de mes amis. Cela me bottait davantage. De plus en plus de jeunes gens trouvaient une caméra, de la pellicule, et se mettaient à faire des films, entre copains, avec les moyens du bord. Je me souviens de Overdrive de David Mc Neil, (où je jaillissais en bikini d’un gâteau géant avant de me faire assassiner), de Prout Prout Tralala, un court métrage de Noël Godin et de Yolande Gerlache (j’y prêtais ma voix, « embellie » d’un terrible accent de Bruxelles, à l’inénarrable héroïne)… Des festivals underground avaient éclos un peu partout. C’était l’époque de tous les possibles. Et de toutes les expériences. Animée d’une curiosité cinématographique insatiable, je fréquentais assidûment la cinémathèque de Bruxelles, le Musée du cinéma, un endroit fabuleux, créé en 1962 par le regretté Jacques Ledoux, où l’on pouvait découvrir toutes les formes de cinéma, du plus populaire au plus « cultureux ». J’allais, bien sûr aussi, dans les cinémas de quartiers, des petites salles qui ne payaient pas de mine, où l’on passait des films incroyables, nanars d’anthologie ou pépites méconnues d’un cinéma que les messieurs de la Critique trouvait trop « mauvais genre » pour s’y intéresser. Moi, j’aimais le fantastique, l’épouvante, l’érotisme, la science-fiction, les péplums, les westerns spaghetti. Dans mon panthéon personnel, Murnau côtoyait pêle-mêle et aux hasards des rencontres quotidiennes Terence Fisher, Aldrich, Les Trois Stooges, Jean Boyer, Abel Gance, Russ Meyer, Douglas Sirk, Lubitsch, Von Stroheim, Mario Bava, Tod Browning, Luis Buñuel, Kenneth Anger, Laurel et Hardy et… tant d’autres. 

J’étais mûre pour rencontrer Jesús (Jess) Franco.

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Jess Franco (1930-2013) vers 1973

Un jour de 1973, un petit producteur belge (je vivais encore à Bruxelles) m’a appelée. Un certain Jesús Franco venait de débarquer pour tourner chez lui, dans ce qu’il appelait pompeusement ses studios. Il cherchait une comédienne.

Étais-je intéressée ? Je n’ai pas hésité. J’avais beaucoup entendu parler de ce cinéaste espagnol. Il tournait depuis 1959, enchaînant film sur film. Son œuvre qui mariait fantastique, érotisme et audaces stylistiques était totalement inconnue du grand public. Du côté des cinéphiles avertis, elle faisait polémique. Traînée dans la boue ou moquée par les uns, elle faisait pourtant les délices d’une poignée d’amateurs dont l’enthousiasme était contagieux. Pour eux, pas de doute, Franco avait l’étoffe d’un grand cinéaste. C’était probablement aussi ce que pensait Orson Welles, qui l’avait imposé comme réalisateur de seconde équipe sur son  Falstaff  (1965).

En 2009, enfin reconnu par ses pairs, Jess Franco a reçu un Goya d’honneur (l’équivalent, en Espagne, de nos César) pour l’ensemble de son œuvre (pas loin de 200 films) et celle-ci fait, depuis quelques années, l’objet de rétrospectives dans les cinémathèques du monde entier. Qui aurait pu croire cela en 1973 ? A l’époque, j’étais simplement ravie d’avoir l’occasion de travailler avec ce Jésus-là dont l’œuvre, résolument inclassable, conciliait plusieurs univers qui me fascinaient. Érotico-fantastique, le film qu’il était en train de réaliser s’appelait à ce moment-là  La Comtesse Noire.

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Dans « La Comtesse noire » de Jess Franco, dans une scène avec Alice Arno

Le rôle principal du film était tenu par la toute jeune Lina Romay (sa future compagne et la vedette de la plupart de ses films ultérieurs). Je me suis tout de suite sentie bien avec eux. Le tournage qui a suivi a confirmé cette impression agréable que quelqu’un peut éprouver lorsqu’il sait qu’il se trouve exactement là où il a envie d’être.

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En compagnie de Lina Romay (1954-2012)

Dans les années qui ont suivi, j’ai beaucoup travaillé avec Jess. Il m’appelait : j’accourais. Et je n’ai jamais regretté de l’avoir fait. Il me proposait  des rôles incroyables et l’aventure était toujours un plaisir. Je n’ai jamais su combien de films exactement j’avais tournés avec lui,mais ça, c’est une autre histoire…

Dans "Les Nonnes en folie" aka "Les Chatouilleuses" de Franco (1974). En compagnie d'Olivier Mathot.
Dans « Les Nonnes en folie » aka « Les Chatouilleuses » de Franco (1974). Avec Olivier Mathot.

Eurociné, la maison de production qui finançait à cette époque-là la majorité des films de Franco était une entreprise familiale, dirigée par des gens fort sympathiques. C’est à eux que je dois d’être devenue Monica Swinn. D’après eux, mon nom, écrit comme ça, pétait beaucoup mieux sur une affiche…

Malheureusement, ces gens si sympathiques étaient des spécialistes de l’art d’accommoder les restes. Les films une fois montés, ils récupéraient les chutes, retournaient au besoin quelques scènes, rajoutaient des inserts pornographiques fournis  à la demande par des professionnels du hard. Ils obtenaient ainsi à peu de frais de «nouveaux»  films à proposer à leur clientèle, une bonne part d’entre eux destinés aux circuits spécialisés du monde entier. Et tant pis pour les vrais acteurs dont on détournait ainsi sans scrupule le nom et le visage !  Dans ma filmographie officielle  (sur IMDB), j’ai découvert avec ahurissement un certain nombre de titres dont je me serais fort volontiers passée… Parmi eux, des films dont j’ignore encore absolument tout à l’heure actuelle. Ce qui vaut sans doute mieux.

Dans « Train spécial pour Hitler », avec Frank Braña (1934-2012), un acteur populaire en Espagne, une figure bien connue des amateurs de westerns et de films fantastiques.
Dans « Train spécial pour Hitler », avec Frank Braña (1934-2012), un acteur populaire en Espagne, une figure bien connue des amateurs de westerns et de films fantastiques.

Eurociné m’a fait travailler dans quelques films avec d’autres réalisateurs que Franco. C’est ainsi que je me suis retrouvée un jour, décolorée en blonde, « vedette » d’un film intitulé Train spécial pour Hitler.  Franco devait le réaliser. Mais,  à quelques jours du tournage, il s’était fâché avec Eurociné qui l’avait remplacé en hâte par Alain Payet.

J’ai fait le film du mieux que j’ai pu, mais sans plaisir. Là, tout d’un coup, je n’avais du tout l’impression d’être à ma place. Après le film, qui n’avait pourtant rien de déshonorant, j’ai compris qu’il était temps pour moi de passer à autre chose…

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Aujourd’hui, quand je repense à cette courte période de ma vie, j’éprouve toujours un léger sentiment d’irréalité, un décalage, exactement comme quand je lis ce nom de Monica Swinn, sur la jaquette d’un DVD.

C’était pourtant bien moi, cette fille-là.

Ci-dessous : dans une scène de « Frauengefängnis » aka « Barbed Wire Dolls » de Jess Franco (1976) avec Paul Müller.

Grâce au réalisateur anglais Peter Strickland,  je suis heureuse de pouvoir ajouter un titre à ma filmographie : The Duke of Burgundy, tourné en septembre 2013 en Hongrie.   J’y tiens le rôle de Lorna, un prénom récurrent dans les films de Jess Franco , un hommage pour lui, et pour moi, comme un clin d’œil du passé… 

D’excellentes critiques ont salué la sortie du film dans les pays anglo-saxons de même que sa projection dans de nombreux festivals à travers le monde. L’une d’elles, à titre d’exemple, émanant du critique américain, Robert Monell.

 

 

 

 

 

 

 

 

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